Reportage : Baptiste Antoine est allé assister à la conférence gesticulée « Faut qu’ça sorte » d’Essé Messan du collectif Les voix éclairées.
Ce reportage de Baptiste Antoine pour la radio RFI met en lumière le travail d’Essé Messan, qui présente sa conférence gesticulée intitulée « Faut qu’ça sorte » au Théâtre des Lilas, dans le cadre du Festival Off d’Avignon. Ce format hybride, qui se situe à la frontière entre le spectacle vivant et la conférence traditionnelle, permet à l’intervenante de porter une parole à la fois intime, politique et collective.
Issue d’un milieu populaire et d’origine togolaise, allemande et française, cette mère célibataire a été victime d’un violent burn-out professionnel en 2018. À travers sa performance, elle analyse cet effondrement non pas comme un simple accident individuel, mais comme la partie émergée d’un iceberg. Pour elle, le burn-out dissimule en réalité une multitude de pressions sociales liées aux rapports de domination. Sur scène, un décor épuré entoure ce qu’elle nomme « l’arbre des oppressions », un symbole destiné à dénoncer et déraciner les violences systémiques de la société occidentale, qu’elles soient sexistes, racistes ou de classe.
Bien qu’elle ne soit pas comédienne de profession, Essé Messan utilise le théâtre comme un véritable outil de résilience et de thérapie. En partageant son histoire avec vulnérabilité, elle ne cherche pas seulement à se soigner elle-même, mais souhaite également offrir un espace de guérison et d’écoute à son public, en particulier aux minorités et aux personnes marginalisées. En tissant un lien puissant entre le vécu personnel et le combat politique, elle rappelle, à travers la poésie et la musique, à quel point il est douloureux de taire son histoire et revendique haut et fort le droit à la vulnérabilité.
Jean-François Cadet : Direction à présent le Théâtre des Lilas, un petit théâtre charmant dans une haute maison de pierre face à une place arborée typique d’Avignon. Durant tout le Festival Off, ce théâtre laisse la parole aux femmes. Une scène engagée et féministe avec comme crédo la diversité qui accueille depuis hier la conférence gesticulée d’Essé Messan : Faut que ça sorte, Baptiste Antoine était là pour VMDN.
Baptiste Antoine : Une conférence gesticulée n’est pas exactement un spectacle, ce n’est pas non plus une conférence traditionnelle. C’est une prise de parole publique qui porte une dimension politique, personnelle et collective. C’est cette démarche qu’a entamé Essé Messan dans un acte de résilience nécessaire pour elle. *Faut que ça sorte* c’est son récit, celui d’une femme noire, togolaise, allemande et française, née à Lomé, issue d’un milieu populaire. Aujourd’hui, maman solo et foudroyée en pleine réunion en 2018 par un violent burn-out face à des collègues incrédules.
Elom 20ce : « Au sol, c’est le bal des hyènes et des vautours. Il faut trouver sa place, tirer le beau du laid, se convaincre que là où il y a amour et volonté, l’espoir prend racine. Fardeau, fardeau, fardeau. »
Baptiste Antoine : Pour sa première représentation, Essé s’avance, émue. Elle déambule sur une chanson du togolais Elom 20ce, la musique s’interrompt. Vêtue d’une longue robe blanche, elle commence à danser dans le silence. Son décor est simple, un pupitre, un écran où défile les citations et les photos de sa vie. Et puis sur la scène, il y a l’arbre des oppressions : il énumère toutes les violences systémiques de notre société occidentale et ses conséquences sur les individus. Cette conférence est l’outil d’Essé Messan pour le déraciner.
Essé Messan : Je parle des choses que je n’avais jamais dites, en fait. Je me disais, tous les gens qui n’ont pas accès à ces outils, à la fois pour se soigner, à la fois pour partager un récit, comment ils font ? Ils meurent.
Baptiste Antoine : Essé, prénom qui veut dire « Dieu m’a écouté » en Éwé, l’une des langues du Togo, s’adresse à son public. En toute bienveillance, elle invite chacun et chacune, issus des minorités, militantes et oubliées, à l’écouter.
Essé Messan : Les gens qui viennent pendant une heure et demie, parfois plus, écouter mon récit, je trouve que c’est le meilleur cadeau qu’on peut offrir à quelqu’un. Écouter vraiment quelqu’un, c’est juste lui donner l’espace pour se poser, pour poser. Et je pense qu’on le fait très peu, en fait, dans nos sociétés. On écoute très peu.
Extrait de la conférence gesticulée : « On va parler de santé mentale. Parce que garder une santé mentale dans notre société, c’est un challenge. Et je vais être honnête avec vous. J’apprends encore à préserver et soigner la mienne. »
Baptiste Antoine : Cette conférence gesticulée est donc à l’image de sa santé mentale, en construction, vulnérable. Entre récits personnels et collectifs, le spectacle est jalonné par son ressenti face aux violences sexuelles, sexistes, racistes, historiques ou issues des discriminations de classe. Essé Messan les a toutes éprouvées au cours de sa vie, elles ont toutes participé à l’expression de son burn-out.
Extrait de la conférence gesticulée : « Je ne pense pas détenir toutes les réponses. Ce que je propose, c’est d’explorer mon expérience et de prendre en compte la complexité de qui je suis et ma place dans la société. (…) Pour moi, le burn-out, c’est l’iceberg qui dissimule une multitude de pressions sociales intimement liées aux rapports sociaux de domination. »
Baptiste Antoine : En se livrant devant son public, Essé Messan crée un espace de guérison, pour elle-même et pour l’auditoire. L’écoute est mutuelle, tolérante, mais engagée, déterminée. Elle n’est pourtant pas comédienne, mais elle voit cette conférence comme un cadeau qu’elle s’est offert et qu’elle partage. Par le théâtre, elle renforce son acte de résilience.
Essé Messan : Porter ce récit aussi vulnérable, difficile qu’il puisse être, c’est une manière de dire aux gens : Mais en vrai, c’est possible. Et on a le droit d’être vulnérable.
Baptiste Antoine : Au fur et à mesure du spectacle, elle tisse un lien puissant entre l’intime et le politique. Elle convoque sur scène les esprits qui l’ont accompagnée dans sa lutte quotidienne contre la souffrance. Entre musique et poésie, comme la poétesse afro-américaine Maya Angelou avec ce vers : Il n’existe pas de plus grande agonie que de porter en soi une histoire jamais racontée.
